La double peine : quand la honte s’ajoute au trauma
Vous avez déjà traversé l’enfer.
Le corps qui lâche.
La pensée qui dérape.
Le trauma qui imprime des images impossibles à oublier.
La spirale dans laquelle vous n’aviez plus le contrôle.
Et pourtant…
Ce n’est pas ça qui vous fait le plus mal aujourd’hui.
Ce qui vous étrangle vraiment, c’est elle.
La honte.
Elle s’est installée après. Quand vous étiez déjà à terre.
Elle ne s’attaque jamais aux faibles. Mais frappe ceux qui ont trop porté, trop longtemps, trop seuls.
Elle vous fait honte d’avoir souffert. Honte d’avoir chuté, honte d’avoir pensé l’impensable, honte d’avoir survécu quand d’autres n’ont pas eu cette chance. Honte de ne pas « tenir » alors que vous avez tenu mille fois plus longtemps que la plupart.
C’est ça, la double peine.
Vous vivez un événement douloureux qui vous dépasse. Puis elle vous condamne pour l’avoir vécu.
Si vous lisez ça en fronçant les sourcils ou en hochant la tête, ce n’est pas un hasard. La honte n’est pas un symptôme rare. C’est le dénominateur commun de presque toutes les souffrances psychiques. Et c’est précisément elle qui bloque la reconstruction.
Elle se cache. Tapie dans le noir. Elle vit dans le silence.
À mesure que vous vous enfoncez, elle gagne en puissance.
Mais elle a une faiblesse.
Elle n’aime pas qu’on parle d’elle, elle s’affaiblit lorsqu’on la raconte.
Elle meurt à petit feu sitôt qu’elle est mise en lumière.
Pour finir par s’effacer complètement. Pas par magie. Parce que vous avez agi.
Sommaire
- D’où vient cette double condamnation
- Vincent, David, Sophie : trois doubles peines
- Transformer la honte : ce que permet l’hypnose
- Pourquoi consulter un psy n’est pas une défaite
- Vous n’êtes pas seul
D’où vient cette double condamnation
La honte n’apparaît jamais « comme ça ». Elle suit une logique simple, brutale, humaine. Et elle se nourrit de quatre choses.
1. Le mécanisme : événement → chute → auto-accusation
Un choc. Une rupture. Un effondrement interne. Puis, dans les jours ou les semaines qui suivent, une phrase toxique s’installe : « Je n’aurais pas dû en arriver là. »
Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik a analysé ce processus dans ses travaux sur la honte : au lieu de vous battre contre ce qui vous est arrivé, vous vous battez contre vous-même.
C’est exactement ce qu’elle veut. Qu’on ne regarde plus l’événement, mais qu’on se regarde soi.
Elle détourne l’attention. Qu’on ne se demande plus « qu’est-ce qui s’est passé », mais « qu’est-ce qui cloche chez moi ».
2. Les injonctions sociales : « sois fort », « tiens bon », « tu dois y arriver »
La honte naît toujours dans un contexte.
Un père qui dit à son fils : « Les hommes ne pleurent pas. »
Une mère qui répond à sa fille : « Arrête de te plaindre, tu n’as aucune raison d’être triste. »
Un gradé qui balance en réunion : « Pas heureux, fiche de voeux. »
Une société qui valorise ceux qui « encaissent » et méprise ceux qui « craquent ».
Dans ces environnements, souffrir devient suspect. Tomber devient une faute.
Elle se nourrit de ces injonctions. Elles sont son terreau fertile.
3. L’omerta institutionnelle
J’ai vu ce mécanisme détruire des camarades. Et des bons. Solides. Investis dans leur mission. Oui, c’est essentiellement ceux-là qui sont les plus sévèrement touchés.
On entend encore ce genre de phrases : « Mais quelle cassos celle-là ! Elle s’est encore mise en arrêt. » ou « C’est bidon ! Il s’est juste mis en arrêt car il n’a pas eu les vacances qu’il voulait. »
Non, on ne « se met » pas en arrêt. On est arrêté. Par un médecin. Et à ce stade, c’est une absolue nécessité.
La première réaction des patients arrêtés ? « Non mais je suis pas malade ! » « Mais non ! Je ne peux pas m’arrêter aussi longtemps, j’ai des dossiers en cours. » « Le planning est déjà fait. » « Je ne vais quand même pas refiler mes permanences aux autres ! »
L’arrêt maladie n’est pas un choix. C’est la conséquence de tout ce qui a été encaissé, intériorisé, depuis trop longtemps.
Dans certains milieux – forces de l’ordre, armée, soignants, pompiers – l’idée même d’exprimer une souffrance est perçue comme une défaite. On ne dit rien, on fait « comme si ». On se débrouille entre collègues. Et surtout : on ne montre jamais qu’on flanche.
Des personnels en train d’exploser intérieurement continuent de dire « ça va » parce que tout le système repose sur cette réponse-là.
Avez-vous déjà fait l’expérience de répondre, droit dans les yeux : « Non, ça ne va pas » lorsqu’on vous pose la question en vous saluant le matin ? Essayez. Et voyez comme le malaise s’installe. Votre interlocuteur est gêné. Il bafouille, il ne sait plus quoi dire. Il bug. Parce que ce n’est pas la réponse communément admise. Comme si c’était mal, d’aller mal.
La honte prospère sur ce silence. L’institution lui sert parfois d’incubateur. Elle s’y installe confortablement. Elle y règne.
4. Le cercle vicieux
Plus on se tait, plus on s’isole,
Plus on s’isole, plus elle gagne du terrain,
Plus elle gagne du terrain, plus on se tait.
C’est un cercle clos. On souffre deux fois : par l’événement, et par la manière dont elle nous fait nous juger.
Vincent, David, Sophie : trois doubles peines
Maintenant que vous comprenez d’où elle vient, voyons comment elle agit sur le terrain.
J’ai sélectionné trois témoignages. Ces histoires sont tirées de faits réels : les prénoms, professions et détails identifiants ont été modifiés, lissés, pour respecter la confidentialité.
La clé, c’est de verbaliser. Pas besoin d’être en transe profonde. Que ce soit en hypnose conversationnelle, chez votre psy, dans un groupe de parole, ou avec un ami, la parole suffit.
Parler nuit gravement à la honte.
Vincent : le burnout et la honte d’avoir sombré
Vincent est épuisé. Cadre dans le secteur public, il a tenu pendant des années. Astreintes, charges démentes, nuits blanches, responsabilités qu’on n’aurait jamais dû lui confier seul.
Quand son corps a lâché, il n’a pas dit « je suis épuisé ». Il a dit « j’ai honte ».
Honte d’avoir craqué alors qu’il « gérait tout depuis 15 ans »,
Honte d’avoir pensé, un soir : « Si tout s’arrêtait là, ce serait peut-être plus simple »,
Honte d’avoir consulté un médecin,
Honte d’être en arrêt,
Honte de ne plus être fiable.
« Je me suis toujours considéré comme solide. Et là, j’ai l’impression d’être devenu une loque. Comment on peut en arriver là ? »
La honte s’était installée partout. Dans chaque pensée. Dans chaque regard qu’il portait sur lui-même. Elle avait colonisé son discours intérieur.
Le burnout + la honte d’avoir fait un burnout = la double peine de Vincent.
Il ne se disait pas « j’ai vécu quelque chose de difficile ». Il se disait « je suis quelqu’un de faible ».
Elle le paralysait dans sa reconstruction. Parce qu’il refusait aussi de consulter un psychiatre. « Je ne suis pas fou. Les psys, c’est pour les gens qui ont de vrais problèmes. »
Mais quand Vincent a enfin mis des mots sur ses pensées suicidaires, quelque chose a bougé. Il a découvert qu’il n’était pas seul. D’autres cadres avaient vécu la même chose.
À partir du moment où il a parlé, elle a perdu du terrain.
David : le trauma et la honte d’être vivant
David est un ancien combattant. Mission humanitaire après un séisme. David et deux camarades progressent dans les décombres pour chercher des survivants. Il est en tête. Il entend des cris et s’arrête pour porter secours à un rescapé. Ses deux camarades poursuivent les recherches un peu plus loin et sont soudainement ensevelis.
Depuis, il vit avec deux fardeaux. Le trauma de ce jour – le grondement, la poussière, les corps qu’on n’a jamais retrouvés. Et la honte d’être celui qui était resté en arrière.
« Ça aurait dû être moi, pas eux. Si j’avais pas porté secours, si j’étais resté avec eux… »
Elle le suit partout. Quand il voit les familles de ses camarades, quand il repense à ce choix, quand il essaie de reprendre une vie normale. Il a l’impression de ne pas avoir le droit d’aller bien alors que ses camarades sont morts à sa place. Et cette médaille qu’on lui a remise le ramène constamment dans cette coulée de boue et ces ruines de béton, là où le temps s’est arrêté.
« Comment je peux me plaindre alors que je suis vivant ? »
Le trauma + la honte d’avoir survécu = la double peine de David.
C’est ce qu’on appelle la culpabilité du survivant. Il ne s’autorisait ni à souffrir (parce qu’il était en vie), ni à aller mieux (parce qu’il trahirait ses camarades).
David aussi refusait de consulter un psychiatre. « Je ne suis pas malade. J’ai juste besoin de passer à autre chose. » Sauf qu’on ne « passe pas à autre chose » avec un TSPT. On le traite. Avec un psychiatre, un psychologue spécialisé en psychotraumatologie, parfois avec des médicaments. L’hypnose peut aider, mais elle ne remplace pas un suivi psychiatrique quand le trauma est aussi lourd.
Je lui ai dit. Il a mis six mois à accepter.
Mais quand il a accepté de consulter, quand il a rejoint un groupe de parole d’anciens combattants, quand il a réalisé que cette culpabilité du survivant était un symptôme reconnu du TSPT, elle a reculé.
Pas disparu. Reculé. Perdu de sa puissance. Parce qu’elle n’était plus la seule voix dans sa tête.
Sophie : les compulsions alimentaires et la honte de demander de l’aide
Sophie a 48 ans. Infirmière. Depuis plusieurs années, elle lutte avec son poids. Grignotages compulsifs le soir en rentrant du travail. Régimes qui ne tiennent jamais.
Ce qui l’amène, ce n’est pas le poids. C’est elle.
Honte de ne pas contrôler ce qu’elle mange, honte de « craquer » alors qu’elle « encaisse tout » au boulot, honte « d’en être réduite à demander de l’aide pour quelque chose d’aussi banal ».
« Je m’occupe de patients en détresse toute la journée. Et moi, je viens vous voir parce que je grignote ? C’est ridicule. Les gens comme moi, on n’a pas besoin d’aide. On est censés aider les autres. »
La honte s’était nichée partout. Dans chaque bouchée qu’elle prenait, dans chaque regard qu’elle portait sur son corps. Dans l’idée même de demander de l’aide.
Les compulsions alimentaires + la honte de demander de l’aide = la double peine de Sophie.
Elle ne se disait pas « j’ai besoin d’aide » mais « je suis pathétique ».
Elle aussi avait refusé de consulter un psy pendant longtemps. « Je ne suis pas folle. C’est juste de la bouffe. » Sauf que derrière les compulsions, il y avait un épuisement professionnel non traité et une anxiété chronique. Des choses qui nécessitent un diagnostic médical, pas juste de la volonté.
Quand Sophie a accepté de dire que ses grignotages la faisaient souffrir, quand elle a arrêté de les minimiser, quand elle a commencé à comprendre d’où ils venaient, la honte est morte à petit feu.
Parce que Sophie avait commencé à parler.
Transformer la honte : ce que permet l’hypnose
L’hypnose ne supprime pas ce qui s’est passé. Elle ne va pas effacer le burnout de Vincent, le trauma de David, ou les compulsions de Sophie. Elle ne remplace pas non plus un suivi psychiatrique ou psychologique quand celui-ci est nécessaire.
Mais elle permet de transformer le regard que vous portez sur vous-même.
En état d’hypnose, vous accédez à des ressources inconscientes que votre regard hypercritique bloque habituellement. Vous pouvez revisiter ce qui s’est passé sans le jugement paralysant. Vous pouvez séparer l’événement de votre identité.
Vincent peut reconnaître qu’il a vécu un épuisement professionnel sans se définir comme « une loque ».
David peut accepter qu’il a survécu sans être « coupable » d’être en vie.
Sophie peut comprendre que ses grignotages sont une réponse à un stress, pas une preuve de faiblesse.
L’hypnose permet de passer de « je SUIS quelque chose de mal » à « j’ai VÉCU quelque chose de difficile ». C’est une distinction fondamentale. La première phrase vous condamne. La seconde vous libère.
Ce n’est pas une « guérison miraculeuse ». C’est un travail. Un travail pour désactiver le regard intérieur qui vous juge. Un travail pour transformer la honte en responsabilité (je peux agir) sans la transformer en culpabilité (je suis coupable).
Et à mesure que vous travaillez, elle perd du terrain. Elle recule. Elle s’affaiblit.
Briser le silence
La première étape, c’est de briser le silence.
Pas besoin de le crier sur les toits. Pas besoin d’en faire un discours public. Mais accepter de mettre des mots sur ce dont vous avez honte. Avec quelqu’un qui ne vous jugera pas.
Parler de la honte la réduit au silence.
Vincent, David, Sophie : chacun a commencé à sortir de la double peine le jour où ils ont parlé. Pas guéri. Pas réparé. Mais sorti du cercle vicieux. Parce qu’ils ont mis la honte en lumière.
Pourquoi consulter un psy n’est pas une défaite
Je suis hypnothérapeute. Je travaille avec des personnes en souffrance. Mais je ne suis pas médecin. Et il y a des choses que l’hypnose ne peut pas aborder seule.
Un TSPT sévère nécessite un diagnostic psychiatrique. Un burnout avec décompensation dépressive nécessite parfois un traitement médicamenteux. Une anxiété chronique peut nécessiter un suivi médical.
Consulter un psychiatre ou un psychologue, ce n’est pas « être fou ». C’est reconnaître qu’il y a une souffrance qui dépasse vos ressources actuelles. C’est accepter qu’on peut avoir besoin d’aide sans être « faible ».
J’oriente régulièrement des personnes vers des professionnels de santé. Certaines refusent au début.
« Je ne suis pas malade. »
« Les psys, c’est pour les gens qui ont de vrais problèmes. »
« Moi voir un psy ? Pfff, ce sont les faibles qui vont chez le psy. »
« Si je consulte un psy, ça veut dire que j’ai vraiment un problème. »
« J’ai déjà essayé. Ce n’est pas pour moi. Il reste là, sans rien dire. Ça sert à rien ! »
Toutes ces pensées confirment une chose : vous souffrez.
Et c’est précisément pour ça qu’il faut consulter.
Vous avez une fracture, vous consultez un médecin. Vous avez une infection qui ne passe pas, vous consultez. Personne ne vous dit que vous êtes faible. Personne ne vous dit que vous auriez dû tenir. Là, c’est pareil. Sauf que la douleur est intérieure et qu’elle ne se voit pas.
La honte de consulter un psy est une honte parmi d’autres. Mais c’est celle qui vous empêche d’accéder aux soins dont vous avez besoin. C’est elle qui vous bloque l’accès à ce qui pourrait vous aider.
Ne la laissez pas gagner sur ce terrain-là aussi.
Vous n’êtes pas seul
A la lecture de ces lignes, si vous reconnaissez cette honte, sachez une chose : vous n’êtes pas seul.
Elle vous fait croire que vous êtes le seul à avoir « craqué ». Le seul à ne pas avoir tenu. Le seul à demander de l’aide pour « quelque chose d’aussi banal ».
C’est faux. C’est un de ses mensonges préférés.
Je vois des personnels d’intervention qui ont honte de ne plus pouvoir intervenir. Des soignants qui ont honte d’être épuisés, des aidants familiaux qui ont honte de ne plus y arriver. Des personnes qui ont honte de leur poids, de leur anxiété, de leurs insomnies, de leurs pensées intrusives.
La honte traverse tous les publics. Elle ne choisit pas. Et vous n’avez pas à la porter seul.
C’est précisément ce que je refuse dans ma pratique. La honte n’a pas sa place ici. Vous avez le droit de souffrir. Le droit de demander de l’aide. Le droit de vous reconstruire sans vous juger.
La double peine s’arrête quand vous décidez qu’elle s’arrête.
La honte meurt quand vous la mettez en lumière. Quand vous la nommez. Quand vous la racontez.
Pas par magie. Parce que vous avez agi.
Si vous êtes prêt(e) à faire ce travail, réservez une séance.
Ressources utiles
Si vous êtes en détresse ou si vous avez des pensées suicidaires :
- 3114 : Numéro national de prévention du suicide (gratuit, 24h/24) → Accéder au site
- PSYCOM Santé Mentale Info : → Accéder à toutes les lignes d’écoute
- Croix-Rouge Écoute : 0 800 858 858 → Accéder au site
Si vous êtes personnel d’intervention (militaires, policiers, pompiers, soignants) :
- Dispositif « Écoute défense » : 08 08 800 321 → Accéder au site
- Service de soutien psychologique opérationnel (SSPO) Police Nationale : 01 80 15 47 09 (heures de bureau) ou 01 80 15 47 00 (le soir, la nuit, le week-end et jours fériés) → Formulaire de contact
- SPS (Soins aux Professionnels en Santé) : 0805 23 23 36 → Accéder au site
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Pour trouver un psychiatre spécialisé en psychotraumatologie :
- Annuaire des spécialistes psychotraumatologie → Lien Doctolib
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