Double exposition visage illustrant la fusion du masque social avec l'identité - Hypnose Ajaccio

Le masque social : quand « ça va » n’est plus viable

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Gérard est policier. À seulement 47 ans, il s’effondre un dimanche après-midi.

Pas en intervention, pas pendant une garde. Dans son salon.

Devant sa plus jeune fille de 12 ans qui lui demande s’il veut jouer au UNO avec elle.

Il ouvre la bouche pour dire « ça va » et… rien ne sort.

Vingt ans de service, vingt ans de masque porté H24, et son corps a lâché.

Sa femme appelle le SAMU. Les collègues débarquent. Ils reconnaissent les symptômes : effondrement, dissociation, incapacité à parler. Ils savent, ils l’ont vu cent fois chez les autres.

Jamais chez Gérard.

Parce que Gérard, c’était le roc. Celui qui ne lâchait jamais. Celui qui portait le masque comme on porte l’uniforme : avec fierté, avec rigueur, avec discipline.

Le masque était son armure. Il l’a protégé pendant vingt ans. Il lui a permis de tenir en intervention. De gérer les crises. De ne jamais montrer la faille.

Au fil des années, le masque s’est collé. Il a fusionné avec sa peau.

Et il y a des milliers d’autres masques qui se collent chaque jour, dans d’autres professions, sur d’autres peaux.

Pour son premier jour en réa, Émilie, jeune infirmière de 23 ans, assiste à un décès.

Une femme de 40 ans. Arrêt cardiaque, réanimation longue, échec. La famille hurle dans le couloir. Émilie sort tout juste de l’école. Le médecin chef la voit trembler.

Il lui dit : « Tu rentres, tu te douches, et demain tu reviens. Si tu ne sais pas comment faire, regarde les autres. »

Émilie regarde les autres. Les anciennes sourient aux familles, elles rassurent. Elles tiennent, elles ne tremblent jamais.

Émilie apprend vite. Alors elle aussi met le masque.

Et ça marche. Pendant des années, ça marche. Le masque la protège du chaos. Il lui permet de tenir dans les gardes de 12 heures, dans les décès en série, dans les familles qui s’effondrent.

L’odeur de désinfectant, les néons blancs, les bips des machines… Émilie sourit. Elle rassure, elle tient.

Et puis un soir, son compagnon, Christophe, lui annonce que son père est malade. Un cancer en phase terminale.

Émilie sourit. Automatiquement.

Elle dit : « Ça va aller. »

Christophe la regarde, surpris : « Émilie, mon père va mourir. »

Elle sourit encore : « Je sais. Mais ça va aller. »

Il sort de la pièce. Émilie reste seule, figée, le sourire encore affiché sur le visage. Elle ne comprend pas ce qui vient de se passer.

Puis elle réalise que le masque ne se retire plus et qu’il a fusionné avec elle.

Loin des bips et du grésillement des néons, le même mécanisme opérait. Un autre masque, une autre forme de mensonge.

De retour d’un chantier immobilier important, c’est en garant son Audi dans l’impasse que Michel, 55 ans, fait le calcul.

Moteur éteint. Il reste assis. Sans bouger. Il vient de compter. Toute la journée, il a compté. Chaque « ça va » prononcé. Chaque mensonge automatique.

38 fois.

Il ne s’était jamais rendu compte que « ça va » était devenu un réflexe.
Comme respirer. Comme cligner des yeux.

Il repense à sa journée. Le réveil, déjà fatigué. Sa femme qui demande s’il a bien dormi, son chef de chantier qui annonce un retard, son équipe qui sent la pression monter. Son corps qui hurle depuis des mois.

38 fois où il a menti sans même s’en apercevoir.

Et le vertige le prend. Depuis combien de temps ? Des mois ? Des années ?

Il ferme les yeux. Il ne pleure pas : il ne sait plus. Le masque tient encore.

Mais ce soir, Michel a compris qu’il ne sait plus qui il est sous ses 38 mensonges quotidiens.

Sa femme lui a raconté une histoire la semaine dernière. Elle avait vu un documentaire sur le théâtre Nô.

Un acteur avait porté le même masque sacré pendant quarante ans. Le masque était neutre, seule la posture créait l’émotion.

Un soir, il l’avait retiré. Dans le miroir, son visage n’était qu’une surface vide.
Sans le masque, il n’avait plus de forme. Sans la charpente de bois, il ne savait plus comment se tenir.

Il avait remis le masque. Ses mains tremblaient.

« Ça m’a fait penser à toi », avait dit sa femme.

Michel l’a découvert plus tard : « Je croyais que le masque protégeait mon équipe. En vérité, j’avais honte de pas être le leader parfait. »

Émilie aussi : « Je croyais que sourire, c’était faire mon travail. En vérité, j’ai honte de ne plus savoir être vulnérable. »

Quant à Gérard, il le savait depuis longtemps. Mais il n’avait jamais osé en parler.

Un jour, Michel en parle.

Il est épuisé. Il dort trois heures par nuit. Sa femme lui a dit : « Si tu continues, tu vas y laisser ta peau. »

Alors il décide de se faire aider.

Au cours d’une séance d’hypnose, il apprend à ranger son masque. Il ne s’agit pas de le retirer définitivement. Dans un premier temps, il s’agit simplement de le toucher. De sentir le poids. La texture. La température.

Il porte sa main à son visage. Il décrit : « C’est froid. C’est rigide. C’est lourd. »

Le dialogue se fait avec la part de lui qui porte ce masque. Pas avec Michel mais avec cette partie qui croit encore que le masque est nécessaire à longueur de journée.

« Merci. Tu as protégé Michel pendant des années. Tu as fait un excellent travail. Mais aujourd’hui, tu l’épuises. »

La partie écoute. Michel respire différemment.

« Qu’est-ce qui se passerait si Michel retirait le masque chez lui ? Serait-il vulnérable ? »

La partie répond : « Oui. »

« Vulnérable devant qui ? Sa femme ? Ses enfants ? »

Long silence.

« Est-ce que sa famille l’aime pour le masque ? »

Puis : « Non. »

« Alors le masque ne les protège pas. Il les prive de lui, n’est-ce pas ? »

Michel pleure. Le masque lâche.

Quelques semaines plus tard, Michel paraît différent. Il dit : « Je porte toujours le masque au boulot. Mais le soir, je peux dire ‘non, ça va pas’ à ma femme. Et ça change tout. »

Michel n’a pas jeté son masque. Il a compris où le porter. L’objectif n’a jamais été de le jeter, mais d’en faire un choix.

Émilie, elle, portait un autre type de masque : le sourire professionnel.

Là encore, le travail en hypnose n’est pas pour retirer le sourire. Mais pour qu’elle réapprenne à choisir quand sourire.

Quelques semaines plus tard, elle rentre chez elle. Longue garde. Deux décès. Elle est épuisée. Ses pieds la brûlent dans ses chaussures. Elle sent encore l’odeur de la réa sur ses mains.

Christophe la regarde. Il attend. Habituellement, Émilie sourit et dit « ça va ».

Et ce soir, elle ne sourit pas. Dans un long soupir, les mots lui échappent : « C’était dur aujourd’hui. »

Christophe se lève. Il la prend dans ses bras.

Il lui dit : « Tu es revenue. »

Émilie pleure. Pour la première fois depuis trois ans, elle pleure devant lui.

Aujourd’hui, Émilie porte toujours son masque professionnel. Mais elle a cessé de croire qu’il devait être permanent. « Je rassure toujours les patients. Mais je ne souris plus automatiquement. Je peux pleurer avec une famille. Je peux dire ‘je suis désolée’ sans jouer un rôle. »

Le masque n’a pas disparu. Elle sait maintenant le ranger.

Mais pour Gérard, la tâche était plus lourde. Après vingt ans de fusion, l’armure était ancrée profondément.

Et plusieurs mois après l’effondrement, il se fait cette réflexion : « Je ne sais plus qui je suis. »

Il est suivi par un psy et, en complément, son travail en hypnose l’aide à avancer vers le changement qu’il souhaite. Pas effacer le masque mais apprendre à distinguer le moment où il sert du moment où il étouffe.

Il explique un évènement survenu quelques semaines avant l’effondrement. Une intervention : menace de suicide. Deux longues heures de discussion. L’homme finit par lâcher son arme.

Au débriefing, son supérieur le félicite : « Encore une fois, t’as assuré. »

Gérard sourit. Il dit « Merci ».

Seul dans la voiture, ses mains tremblent sur le volant. Il a eu peur. Pendant deux heures interminables, il a eu peur que l’homme se tue. Il a eu peur de ne pas trouver les mots.

Mais au débriefing, il n’a rien dit. Il a souri.

Il rentre. Sa femme demande : « Comment ça s’est passé ? »

Gérard répond : « Ça va. Inter classique. »

Il ment. Et il a honte. Honte d’avoir eu peur, honte de ne pas être le roc qu’on croit, honte de mentir.

Puis il parle. Il raconte sa honte : « J’ai menti pendant vingt ans. Et j’ai eu honte pendant vingt ans. »

Six mois plus tard, un dimanche après-midi, sa fille lui demande s’il veut jouer aux cartes.

Cette fois-ci, Gérard ne s’effondre pas. Il dit : « Oui, bien sûr ma puce. »

Ils jouent. Au milieu de la partie, sa fille lui demande : « Papa, comment tu vas ? »

Gérard hésite. Le réflexe est encore là. Dire « ça va ».

Mais il ne le dit pas. Il dit : « Fatigué. Mais je suis là. »

Et ce jour-là, Gérard a compris. Le masque n’a pas disparu. Il a juste appris à l’enlever.

Sa fille sourit. Elle le regarde, un instant.

« Je sais, papa. Je te vois. »


Le masque ne vous protège pas du monde. Il vous protège de vous-même. De votre peur du jugement. De votre peur de ne pas être assez.

Dans certains secteurs d’activités, vous mettez le masque ou vous vous faites broyer. Le problème, ce n’est pas le masque. C’est l’oubli. Vous oubliez que c’est un outil. Qu’on peut le poser. Vous oubliez qu’il y a une différence entre le porter huit heures au bureau et le porter non-stop.

Et cette protection vous tue.


Vous connaissez peut-être Gérard, Émilie ou Michel. Peut-être avez-vous reconnu quelqu’un de votre entourage ? Un proche ? Vous-même ? Le masque a déjà commencé à fusionner.

Personne ne porte un masque par faiblesse. Vous le portez parce qu’il vous a sauvé. Parce qu’il vous a permis de survivre dans des environnements où la vulnérabilité était un luxe.

Le masque est une stratégie. Légitime, efficace, parfois vitale.

Mais le masque ne protège pas ce que vous ressentez. Il protège qui vous croyez devoir être.

Et souvent, il cache la honte. La honte de ne pas être à la hauteur. De douter. De fatiguer. La honte de ne pas être le leader infaillible, l’infirmière solide, le policier impénétrable.

Le masque et la honte conspirent. Le masque dit « ça va », la honte dit « surtout ne dis rien ».
Les deux s’alimentent. Ils se renforcent. Sans jamais faiblir.
La honte prospère dans le silence et le masque est son meilleur complice.

Le masque ne tombe jamais tout seul. Il se fige. Il fusionne. Et vous avec.

Le travail commence quand vous vous autorisez à reconnaître que certains « ça va » ne sont plus une réponse viable.

L’objectif n’est pas de vous faire jeter votre masque. C’est de vous aider à le ranger.

Si vous êtes prêt(e) à faire ce travail, réservez votre séance.

Ou contactez-moi directement.


Ressources utiles


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