Homme en costume face à une échelle trop courte symbolisant un contexte de travail avec moyens insuffisants et burnout professionnel

Vous cherchez le problème en vous : cherchez plutôt autour (1/2)

– Partie 1 –

Nicolas a 42 ans. Pompier professionnel depuis 18 ans. Burnout diagnostiqué il y a six mois.

Il a tout essayé.

Formation gestion du stress organisée par l’administration. Sophrologie tous les jeudis soir. Méditation guidée sur application. Trois livres de développement personnel sur la résilience. Séances de coaching payées de sa poche.

Résultat ? Il va toujours aussi mal.

Quand il me dit : « Je ne comprends pas. J’ai tout fait. Qu’est-ce qui cloche chez moi ? »

On regarde son planning ensemble : 260 heures le mois dernier. Service en sous-effectif depuis quatre ans. Interventions traumatiques sans débriefing systématique. Astreintes qui s’enchaînent. Congés annulés trois fois cette année.

Je pose une question : « Selon vous, quelqu’un d’autre à votre place tiendrait sans s’épuiser ? »

Il réfléchit. Puis il réalise… Il me regarde, surpris. Puis soulagé. Puis en colère.

« C’est pas moi, le problème. C’est mon environnement. » dit-il.

Parce que pendant des mois, on lui a fait croire que c’était lui qui dysfonctionnait.


Sommaire


La psychologisation à outrance

On vit dans une époque fascinante, n’est-ce pas ? Dès qu’il y a un problème, on cherche la cause en vous.

Vous êtes épuisé ? Travaillez sur votre résilience.
Vous n’arrivez plus à dormir ? Gérez votre stress.
Vous craquez ? C’est votre perception qu’il faut ajuster.

Jamais on ne regarde le contexte. Jamais on ne questionne les conditions objectives. Toujours l’individu.

C’est pratique. Parce que si c’est vous le problème, le système n’a rien à changer.

L’exemple typique : les formations en entreprise

Vous avez déjà assisté à une formation « gestion du stress » organisée par une administration en sous-effectif ?

Moi oui. C’était une drôle d’expérience, d’ailleurs.

Le formateur arrive. Il parle de syndrome général d’adaptation, de respiration abdominale, de pensée positive, de lâcher-prise… Il distribue même des fiches « 10 astuces pour mieux gérer la pression ».

Mais personne ne parle du planning intenable, du manque de moyens, des objectifs contradictoires.

À la fin, tout le monde applaudit poliment.
L’administration coche une case : Formation réalisée : prévention des risques psychosociaux

Et les agents repartent avec leurs 260 heures mensuelles. Mais maintenant, s’ils craquent, c’est qu’ils n’ont pas appliqué les techniques de respiration.

Ben voyons !

Ce que mon parcours m’a appris

En négociation, on ne dit jamais à quelqu’un : « C’est votre perception qui est fausse. »

On valide d’abord les faits objectifs.

Si un homme barricadé dit qu’il n’a plus rien, qu’il est abandonné par tout le monde : je ne lui réponds pas « Travaillez donc votre résilience. »

Je valide : « Dans ce que vous me dites, je comprends que vous vous sentez coincé, c’est ça ? Qu’est-ce qui vous a amené là ? »

Parce que si je nie sa réalité, je perds sa confiance. Et le dialogue s’arrête.

C’est exactement pareil avec quelqu’un en burnout.

Si vous lui dites « gérez votre stress » alors qu’il fait 260 heures par mois, vous lui dites implicitement : « Votre souffrance n’est pas légitime. Le problème, c’est vous. »

Le piège de la responsabilisation individuelle

Ne vous méprenez pas. Je ne dis pas que le travail intérieur n’a aucun intérêt. Bien au contraire.

Mais il y a une différence fondamentale entre :

  1. Responsabilisation saine
    « Vous ne pouvez pas changer le contexte, mais vous pouvez changer votre manière d’y réagir. »
  2. Psychologisation toxique
    « Si vous souffrez, c’est que vous ne savez pas vous adapter. Travaillez sur vous. »

La première reconnaît le contexte ET donne de la marge de manœuvre.
La seconde nie le contexte et fait porter toute la charge à l’individu.

Nicolas n’a pas besoin d’une énième formation sur la gestion du stress.
Il a besoin qu’on l’aide à voir clairement ce qui relève de lui et ce qui relève de son environnement.


Les contextes objectivement pathogènes

Parlons faits.

Certains contextes sont objectivement, mesurablement, structurellement pathogènes.

Ce n’est pas une question de perception. C’est une question de chiffres.

Les critères factuels d’un contexte toxique

1. Charge de travail structurellement intenable
Pas une surcharge ponctuelle. Une charge chronique qui dépasse les capacités humaines normales. Nicolas fait 260h/mois alors que le légal est 151h. Ce n’est pas un pic d’activité. C’est depuis quatre ans.

2. Sous-effectif interminable
Pas un congé maladie imprévu. Un sous-effectif structurel, budgétaire, assumé. J’ai vu des « Poste vacant » mais un trou à l’emploi depuis deux ans. Et toujours pas d’embauche. La raison ? On déshabille Paul pour habiller Jacques : « avec ce budget là on comble déjà un sous-effectif dans un autre service. » Le service de Nicolas devrait compter 12 agents. Ils sont 7. Depuis quatre ans.

3. Objectifs contradictoires / absurdes
Le contexte demande A et B simultanément. Sauf que B annule A.
« Soyez disponibles pour les usagers » + « Réduisez le temps d’intervention ».
« Prenez le temps de débriefing » + « Enchaînez les sorties ».

4. Absence de reconnaissance
Ni financière, ni symbolique, ni humaine. Nicolas est intervenu sur un accident mortel la semaine dernière. Pas de débriefing. Pas de soutien. Le lendemain, il était de nouveau sur le terrain.

5. Omerta sur la souffrance
Impossible de dire « je n’en peux plus » sans être étiqueté fragile. Nicolas a essayé d’en parler à son chef. Réponse : « On est tous fatigués. Faut tenir. »

6. Impossibilité de se protéger sans sanction
Poser des limites = être sanctionné, mis à l’écart, évalué négativement. Quand Nicolas a refusé une astreinte supplémentaire, il a eu droit à : « Tu fais pas d’effort pour l’équipe. »


Ces critères, on les retrouve partout :

Sophie, infirmière en EHPAD : 1 soignant pour 30 résidents alors que les recommandations parlent de 1 pour 6.

David, gendarme : 35 dossiers en cours + permanences + journées instructions (parfois creuses !) obligatoires + services imposés, il dort 4 heures par nuit.

Julie, aidante familiale : s’occupe seule de sa mère souffrant d’Alzheimer, 0 relais, 0 soutien.

Mais revenons à Nicolas.

Quand il me dit « je n’en peux plus », je ne lui réponds pas « travaillez sur vous ».

On pose les faits sur la table : 260h/mois (légal = 151h), 7 agents au lieu de 12, interventions traumatiques sans débriefing systématique.

Nicolas regarde ces chiffres. Et il voit par lui-même : « Mon contexte est objectivement intenable. Ce n’est pas moi qui suis fragile. C’est le système qui est cassé. »

Parce que c’est la vérité.

Et que cette prise de conscience change tout.


Quand la thérapie devient complice

Attention. Ce qui suit va peut-être déranger.

Certaines approches thérapeutiques, certaines formations… rendent l’individu « fonctionnel » dans un système dysfonctionnel.

On vous répare. Pas pour que vous alliez mieux. Pour que vous teniez plus longtemps.

Formation résilience en entreprise
Une grande entreprise fait face à une vague de burnouts. Elle organise une formation « développer sa résilience ». Le message implicite : « Si vous êtes épuisés, c’est que vous manquez de résilience. » Résultat ? Les agents tiennent six mois de plus. Puis craquent encore plus renforçant leur sentiment d’échec déjà présent.

Sophrologie pour « tenir »
La sophrologie, c’est un outil formidable – je l’ai toujours dit. Mais quand elle est utilisée pour que des soignants « tiennent » dans des services en sous-effectif chronique, elle devient un pansement sur une jambe de bois. On aide les gens à supporter l’insupportable.

Coaching pour « s’adapter » à l’absurde
Quand un manager en brown-out consulte un coach qui lui dit « trouvons ensemble comment donner du sens à vos missions », sans jamais questionner l’absurdité structurelle, le coaching devient un outil d’adaptation à l’absurde.

Nicolas a fait tout ça. Sophrologie. Coaching. Formation gestion du stress.

Résultat ? Il a tenu… six mois de plus.

Puis il s’est effondré.

Le positionnement de l’hypnose

Je pratique l’hypnose ericksonienne. Et je refuse de l’utiliser pour rendre quelqu’un « fonctionnel » dans un contexte qui le détruit. Et si c’est ce qu’on me demande, c’est que je ne suis pas le thérapeute qui convient.

Ce que l’hypnose peut faire :

  • Clarifier ce qui relève de vous (croyances limitantes réelles) et ce qui relève du contexte (conditions objectives toxiques)
  • Lever les mécanismes internes qui vous empêchent de vous protéger (culpabilité, syndrome du sauveur, perfectionnisme)
  • Retrouver des ressources pour agir lucidement (pas pour « tenir », pour AGIR)

Ce que l’hypnose ne doit jamais faire :

  • Vous rendre plus résistant à un contexte objectivement pathogène
  • Vous aider à « mieux supporter » l’insupportable
  • Remplacer un changement de contexte nécessaire

Quand consulter a du sens :

Consultez un hypnothérapeute / psy si :

  • Vous voulez clarifier ce qui relève de vous vs du contexte
  • Vous avez des croyances limitantes réelles qui vous bloquent
  • Vous voulez préparer une sortie mais quelque chose vous freine

Ne consultez pas si vous cherchez à devenir « plus résistant » à un contexte toxique ou si vous espérez que la thérapie remplacera un changement nécessaire.


Ce que vous avez compris jusqu’ici

Vous venez de réaliser que :

  1. Certains contextes sont objectivement pathogènes (chiffres, pas perception)
  2. La psychologisation à outrance vous fait porter un problème systémique
  3. Certaines thérapies vous rendent « fonctionnel dans le dysfonctionnel »

Ce n’est pas vous qui êtes défaillant. C’est le système qui l’est.

Maintenant, la question devient :

Comment distinguer précisément ce qui relève de vous et ce qui relève du contexte ?

Comment savoir si vous devez travailler sur vous ou changer d’environnement ?

Et surtout : qu’est-ce que vous pouvez faire concrètement ?

Les réponses à ces questions sont en Partie 2 :
Clarifier ce qui relève de vous et ce qui relève du contexteLire la suite


Ressources utiles

Si vous êtes en détresse ou si vous avez des pensées suicidaires :

3114 : Numéro national de prévention du suicide (gratuit, 24h/24) → Accéder au site

PSYCOM Santé Mentale InfoAccéder aux ressources

Croix-Rouge Écoute : 0 800 858 858 → Accéder au site


Si vous êtes personnel d’intervention :

Dispositif « Écoute défense » : 08 08 800 321 → Accéder au site

SSPO Police Nationale : 01 80 15 47 09 (bureau) / 01 80 15 47 00 (soir/nuit)

SPS (Soins aux Professionnels en Santé) : 0805 23 23 36 → Accéder au site

Baromètre Stress Opérationnel (10 questions, 3 min, anonyme) → Évaluer mon niveau


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